Gauche ? Droite ?
Une histoire de classe…
Avant la proclamation de la République, chacun sait que l’opposition gauche/droite reposait sur le clivage républicains/monarchistes (ou bonapartistes). Dès la fin des années 1870, le critère change de domaine : de politique (même si derrière les apparentes revendications démocratiques se cachaient régulièrement des intérêts de groupes sociaux définis), il devient principalement socio-économique.
Ce changement coïncide avec l’avènement définitif, dans notre pays, d’une société capitaliste.
La vie politique dans une société capitaliste : champ d’affrontement de groupes sociaux inconciliables
Notre société est composée de groupes sociaux aux intérêts antagonistes et inconciliables.
D’un côté, on trouve le salariat, l’immense majorité de la population celle qui fait tourner l’ensemble de l’économie de notre pays, sans la contrôler.
De l’autre, le patronat, propriétaire des moyens de production, des banques, des circuits de distribution, etc… L’intérêt de ce dernier est de faire du profit. Or, le profit est ce que le patron peut récupérer sur le travail du salarié : la plus-value capitaliste. Elle ne peut se faire qu’aux dépens du travailleur : on ne peut pas éternellement faire des économies sur les matières premières, il y a toujours un moment où il faut s’attaquer aux intérêts de la masse des salariés. Adam Smith en convenait, avant même Marx. Un libéral sérieux ne peut être que d’accord avec cette idée.
Donc, nous pouvons poser comme acquise l’idée que le salariat et le patronat ont des intérêts inconciliables sur le plan socio-économique.
Entre ces deux classes inconciliables s’étendent des catégories de moins en moins importantes. Mais elles ne remettent pas (plus ?) en cause la répartition fondamentale entre les 80% (au bas mot…) de salariés et la poignée de personnes qui dominent vraiment l’économie nationale.
La bourgeoisie, classe dominante d’une société capitaliste, a dessiné les institutions de la République dans son intérêt : celles-ci ne peuvent pas contrôler le pouvoir économique, et pour cause, elles s’attaqueraient ainsi aux intérêts immédiats du patronat. L’intérêt du patronat, c’est le « laisser faire, laisser aller »… Et le maintien d’une armée de réserve de chômeurs, qui permet au patronat de jouer avec les salaires comme il l’entend. Voilà pourquoi les libéraux les plus « généreux » n’envisagent même pas de faire baisser la barre du chômage sous les 5%, et qu’ils font accepter cette idée par la masse de la population.
L’intérêt du salariat, c’est « le pouvoir aux travailleurs », l’arrachement de l’économie des mains de la bourgeoisie. C’est mieux vivre ici et maintenant.
Alors, qu’est ce que la gauche ? C’est l’ensemble des partis qui œuvre dans l’intérêt du salariat, aussi bien pour conquérir des réformes (financées sur le capital), que pour abattre la société capitaliste pour passer à la forme supérieure de société : le Socialisme. Le Socialisme au sens où l’ont entendu Marx, Jaurès, et Lénine, bien sûr : c'est-à-dire la société où le salariat s’est érigé en classe dominante. La gauche, c’est le « mouvement », le changement.
Alors, qu’est ce que la droite ? C’est l’ensemble des partis qui œuvre dans l’intérêt de la bourgeoisie, pour maintenir le système capitaliste, pour augmenter les profits de la classe dominante actuelle. C’est le « conservatisme », voire la « réaction » en période contre-révolutionnaire.
La droite et l’extrême droite en France aujourd’hui
La gestion de notre pays depuis ces dernières années illustre parfaitement cet état de fait. La droite assume le fait qu’il faut se sacrifier pour l’entreprise (entendez, « pour ceux qui possèdent les entreprises »), qu’il faut plus de libéralisme, moins de social. La base sociale de la droite est plus que jamais le patronat, le grand patronat. Les ouvriers, les employés qui votent pour la droite sont victimes de l’idéologie dominante, des média, de la presse bourgeoise, qui, sans cesse, font campagne pour les partis bourgeois (et à contrario, le parti du salariat est celui qu’elle montre le moins). Ceux-ci aujourd’hui ne se cachent plus. Encore le gaullisme de grand-père (pas le mien, rassurez vous…) se plaisait à revêtir un aspect « social-national », mais le sarkozysme est un ultra-libéralisme affirmé, quoique démagogique. Pour enfoncer les portes ouvertes, les partis de droite aujourd’hui sont bien sûr l’UMP, mais aussi l’UDF. Derrière son prétendu centrisme, ce parti est un parti de droite, qui pourrait s’opposer à l’Etat-UMP au Sénat s’il le voulait. Il ne le fait pas, car en réalité son programme ne diverge que marginalement avec celui du grand frère UMP. Il suffit de voir à quel point les députés UDF suivent peu François Bayrou.
Dans cette optique, le Front National est aussi un parti bourgeois. Sa base électorale essentielle est le petit patronat, même si le FN se fend parfois de rencontres avec des dirigeants patronaux. Le FN n’est pas et ne sera jamais un parti ouvrier. Pour Le Pen, il faudra « travailler plus et plus longtemps ». Le FN, très discrètement, était pour le CPE. Il va même jusqu’à revendiquer la suppression de l’impôt sur le revenu ! Il fait de l’anti-communisme son principal fond de commerce. Oui, mais le FN est raciste, homophobe, réactionnaire, me direz vous…
Ah, l’UMP n’organise t-elle pas la chasse aux immigrés ? Ne sont ce pas des députés UMP qui ont tenu les pires propos homophobes cette année ? La loi sur l’immigration positive, c’est l’œuvre du FN ? Alors, certainement, le FN est pire que l’UMP sur tous ces points. Mais placer une barrière définitive entre les deux… Le FN, avant d’être extrême, est d’abord de droite, et son compère du MNR le revendique en se proclamant « la vraie droite ».
En se complaisant dans un chauvinisme exacerbé, ces partis ne font que défendre les intérêts impérialistes de la France… C'est-à-dire de la bourgeoisie française, car qui d’autre a en France intérêt à exploiter les autres peuples ?
Cependant, en quoi le racisme, allez vous me dire, est il « une politique de classe » favorable à la bourgeoisie ? Mais c’est assez évident… En dressant les travailleurs les uns contre les autres, la bourgeoisie peut mieux dominer, et faire oublier la lutte des classes. Les salariés d’origine immigrée sont particulièrement exploités, et leur marginalisation est ainsi une posture favorable pour le patronat français.
Le Parti Socialiste, parti du salariat ou parti bourgeois ?
Le PS a aujourd’hui une position très ambiguë dans la vie politique française. Il a détruit les repères idéologiques des salariés en menant une politique ouvertement pro-capitaliste entre 1997 et 2002 (mais pas assez pour rallier à lui la bourgeoisie, qui en a jamais assez, évidemment… A la copie, on aime toujours mieux le modèle). Le gouvernement Jospin est un des gouvernements qui a le plus privatisé, donc le plus rendu au patronat. Si le gouvernement de Programme Commun en 1981 prévoyait une série de mesures très favorables aux salariés, elles ont été très vite abandonnées. Les rares entreprises nationalisées ont été gérées comme des entreprises capitalistes, puis reprivatisées après modernisation. Par ailleurs, il a attaqué directement les intérêts des travailleurs, par de premières réformes de la Sécurité Sociale, la flexibilisation de l’emploi (emplois jeunes)… Et même les réformes positives comme les 35 heures ont été réalisées en sorte que « elles ne gênent pas trop le patronat ». Le PS a gravement trahi les salariés de notre pays. Jospin l’a fait comprendre à plusieurs reprises en disant que l’Etat ne pouvait plus rien faire pour défendre des salariés licenciés.
Il faut ajouter à cela le spectacle désastreux de la direction du PS. Qui peut encore croire qu’ils se battent pour le peuple ? Les Royal, Hollande, Lang, DSK, Fabius, etc, etc, etc, passent leur temps à se battre, non pas pour défendre ce qui devrait être leur classe, mais pour faire des proclamations chocs qui flattent leurs présidentiels ego.
Pourtant, contradictoirement en apparence, le Parti Socialiste joue un grand rôle dans la lutte des classes dans notre pays.
Mais ce n’est pas par le programme flou de sa bureaucratie, qui est un tissu de réformes très faibles et de contre-réformes… Et comment peut il en être autrement quand il faudrait faire des réformes sans toucher à un cheveu de l’économie capitaliste ? C’est une question de réalisme. Socialisme ou capitalisme, il faut choisir, le consensus n’existe pas. Ou plutôt si, il peut subsister une dizaine d’années, mais il ne peut tenir la longueur, et l’histoire des cinquante dernières années en est une illustration flamboyante. En appelant à voter OUI à l’Europe capitaliste, le PS a commencé à montrer plus franchement son jeu. Comment faire « l’Europe sociale » avec un carcan capitaliste ? En gros, le PS veut nous faire croire qu’on fait du social avec le patronat comme allié. Bref, de par son programme, comme par de ses dirigeants, le PS n’a plus rien d’un parti ouvrier, comme la majorité des partis sociaux-démocrates du continent.
Cependant, le PS reste, dans la conscience collective, comme le PCF, un parti du salariat. Pour la très grande majorité de nos concitoyens, quand on parle de « la gauche », on parle du PS, éventuellement du PCF. Je parle de la masse de la population, pas de la poignée de militants ultra conscients. Il est évident que si on parle à un ultra-gauchiste de « la gauche », il ne va penser qu’à sa propre petite secte. L’extrême gauche, elle, en refusant de reconnaître le caractère de classe du PS, favorise la droite. En montrant le PS et le PCF comme les premiers ennemis du salariat, elle trompe les électeurs, qui, une fois le moment de séduction passé (10% en 2002) retournent voter pour leurs porte-drapeaux traditionnels après la douche froide libérale (scores élevés du PS et inattendus du PCF aux régionales). Ainsi, l’extrême gauche n’a qu’une importance accidentelle, mise en avant par les média bourgeois dans la scène politique française de matière inconsidérée.
Le PS reste également, symboliquement, un parti « de masse ». Pas par le nombre d’adhérents (il n’y a plus, sur ce critère, de parti de masse en France), ni par la dynamique militante (la moitié des adhérents du PS sont des élus). Mais par ce qu’il représente aux yeux des travailleurs. Les ouvriers, les employés, la jeunesse de notre pays, même si elle a (à raison) en horreur l’opportunisme égoïste des dirigeants socialistes, se souvient de la CMU, des 35 heures, des premières années Mitterand… Elle sait que, malgré la récession, elle a su maintenir certains de ses acquis à l’époque où la gauche unie dirigeait la France.
Le PS reste un parti de masse donc (30% aux européennes, sans faire campagne, sans programme et sans leader, tout de même… Sans parler des régionales), mais aussi un parti ouvrier, dans le sens où le monde du travail vote encore massivement pour lui. Il a dans certaines régions (moins dans la nôtre du fait de l’importance du PCF) le rôle qu’avaient les communistes dans les années 70. Si le PS parle, la plus grande part du salariat l’écoute. On observe donc une contradiction étonnante entre « ce que sont les positions du PS » et « ce que représente le PS aux yeux des masses ».
Les militants socialistes eux-mêmes, même s’ils sont rares, sont d’authentiques militants de gauche. Ils sont persuadés que le programme molasson de leur direction va améliorer durablement le sort des travailleurs. Parfois même ils sont conscients de l’incohérence de celui-ci, et le combattent. Mais qu’est ce qu’une minorité socialiste dans un parti dirigé par une clique bureaucratique acquise à la bourgeoisie ? Politiquement, rien. Et les dirigeants même de la fraction socialiste du PS se couchent à la première occasion : les actuels ténors du NON socialiste ont parfois été ministres sous Jospin. Comment est le bilan ? Globalement négatif.
Plus importante encore est la base sociale du PS. Regroupant l’essentiel du salariat, elle est la frange la plus potentiellement révolutionnaire de notre pays.
A l’expérience, ces militants, nos camarades, se rendront compte de l’ineptie du programme du PS. Les quelques réformes proposées ne pourront même pas être financées sans s’attaquer clairement à la propriété capitaliste. Même si elles sont appliquées, elles seront battues en brèche par une contre-offensive patronale si on ne prend pas la peine de nationaliser pour arracher le capital des mains des patrons. Fuite des capitaux ? Bah, nationalisons aussi les banques ! Sans indemnités. Voilà une politique favorable au salariat. Les socialistes ne peuvent mener une politique de gauche que s’ils apprennent le réalisme : le patronat n’a aucun intérêt à accepter des réformes sociales, et le monde ne se fait pas par la générosité. Sans violence politique, nous n’obtiendrons pas une société socialiste. Sans oser prendre parti pour « sa » classe, le PS ne pourra être de gauche, à la rigueur de « centre gauche », encore faudrait il savoir si ce concept existe.
A gauche, sans concessions, le Parti Communiste Français, parti du salariat
Que reste t il de sérieux, alors, et qui serait encore favorable au salariat ? Mais le Parti Communiste, bien sûr ! (Comment n’y avez-vous pas pensé avant ?)
Aucune des réformes immédiates proposées par le PCF n’est en faveur du patronat. L’ensemble de ses revendications sont donc « de gauche », dans le sens où elles sont en faveur des salariés. Pour les financer, il faudra s’attaquer au capital, taxer, mais aussi tout simplement récupérer la plus-value par la socialisation des moyens de production, par le biais de coopératives, mais aussi de nationalisations nouvelles et démocratiques.
Ce n’est pas un simple fantasme gauchiste, un slogan vide. Non seulement c’est une nécessité financière, mais il faut se mettre aussi à l’abri de toute contre-offensive patronale. Et le seul moyen d’empêcher le patronat de contre-attaquer, c’est de lui retirer ses moyens de le faire, de lui retirer son pouvoir économique. Qui dirigera l’économie, alors ? Les travailleurs, pardi ! Mais ce n’est pas le lieu pour développer cette idée.
Le seul moyen pour consolider les réformes favorables au salariat, c’est la Révolution, c'est-à-dire le renversement de la société par une autre. Or, on sait que ce sont les moyens de production qui, in fine, définissent une société. En donnant le pouvoir aux travailleurs, le Parti Communiste renverse donc la société capitaliste, accomplit une œuvre révolutionnaire.
Dans l’imaginaire collectif, le PCF est encore un puissant moteur de « l’identité de classe ». Il suffit de parler de « classe ouvrière », de « redéploiement industriel », etc, pour se faire taxer de communiste. C’est la preuve que le Parti et « sa » classe sont rattachés dans l’inconscient.
Xavier Dubois, article paru dans le n°1 du magazine débats.
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