Lundi 17 juillet 2006
 

Gauche ? Droite ?
Une histoire de classe…


Avant la proclamation de la République, chacun sait que l’opposition gauche/droite reposait sur le clivage républicains/monarchistes (ou bonapartistes). Dès la fin des années 1870, le critère change de domaine : de politique (même si derrière les apparentes revendications démocratiques se cachaient régulièrement des intérêts de groupes sociaux définis), il devient principalement socio-économique.

Ce changement coïncide avec l’avènement définitif, dans notre pays, d’une société capitaliste.


La vie politique dans une société capitaliste : champ d’affrontement de groupes sociaux inconciliables


Notre société est composée de groupes sociaux aux intérêts antagonistes et inconciliables.

D’un côté, on trouve le salariat, l’immense majorité de la population celle qui fait tourner l’ensemble de l’économie de notre pays, sans la contrôler.

De l’autre, le patronat, propriétaire des moyens de production, des banques, des circuits de distribution, etc… L’intérêt de ce dernier est de faire du profit. Or, le profit est ce que le patron peut récupérer sur le travail du salarié : la plus-value capitaliste. Elle ne peut se faire qu’aux dépens du travailleur : on ne peut pas éternellement faire des économies sur les matières premières, il y a toujours un moment où il faut s’attaquer aux intérêts de la masse des salariés. Adam Smith en convenait, avant même Marx. Un libéral sérieux ne peut être que d’accord avec cette idée.

Donc, nous pouvons poser comme acquise l’idée que le salariat et le patronat ont des intérêts inconciliables sur le plan socio-économique.

Entre ces deux classes inconciliables s’étendent des catégories de moins en moins importantes. Mais elles ne remettent pas (plus ?) en cause la répartition fondamentale entre les 80% (au bas mot…) de salariés et la poignée de personnes qui dominent vraiment l’économie nationale.


La bourgeoisie, classe dominante d’une société capitaliste, a dessiné les institutions de la République dans son intérêt : celles-ci ne peuvent pas contrôler le pouvoir économique, et pour cause, elles s’attaqueraient ainsi aux intérêts immédiats du patronat. L’intérêt du patronat, c’est le « laisser faire, laisser aller »… Et le maintien d’une armée de réserve de chômeurs, qui permet au patronat de jouer avec les salaires comme il l’entend. Voilà pourquoi les libéraux les plus « généreux » n’envisagent même pas de faire baisser la barre du chômage sous les 5%, et qu’ils font accepter cette idée par la masse de la population.

L’intérêt du salariat, c’est « le pouvoir aux travailleurs », l’arrachement de l’économie des mains de la bourgeoisie. C’est mieux vivre ici et maintenant.


Alors, qu’est ce que la gauche ? C’est l’ensemble des partis qui œuvre dans l’intérêt du salariat, aussi bien pour conquérir des réformes (financées sur le capital), que pour abattre la société capitaliste pour passer à la forme supérieure de société : le Socialisme. Le Socialisme au sens où l’ont entendu Marx, Jaurès, et Lénine, bien sûr : c'est-à-dire la société où le salariat s’est érigé en classe dominante. La gauche, c’est le « mouvement », le changement.

Alors, qu’est ce que la droite ? C’est l’ensemble des partis qui œuvre dans l’intérêt de la bourgeoisie, pour maintenir le système capitaliste, pour augmenter les profits de la classe dominante actuelle. C’est le « conservatisme », voire la « réaction » en période contre-révolutionnaire.


La droite et l’extrême droite en France aujourd’hui


La gestion de notre pays depuis ces dernières années illustre parfaitement cet état de fait. La droite assume le fait qu’il faut se sacrifier pour l’entreprise (entendez, « pour ceux qui possèdent les entreprises »), qu’il faut plus de libéralisme, moins de social. La base sociale de la droite est plus que jamais le patronat, le grand patronat. Les ouvriers, les employés qui votent pour la droite sont victimes de l’idéologie dominante, des média, de la presse bourgeoise, qui, sans cesse, font campagne pour les partis bourgeois (et à contrario, le parti du salariat est celui qu’elle montre le moins). Ceux-ci aujourd’hui ne se cachent plus. Encore le gaullisme de grand-père (pas le mien, rassurez vous…) se plaisait à revêtir un aspect « social-national », mais le sarkozysme est un ultra-libéralisme affirmé, quoique démagogique. Pour enfoncer les portes ouvertes, les partis de droite aujourd’hui sont bien sûr l’UMP, mais aussi l’UDF. Derrière son prétendu centrisme, ce parti est un parti de droite, qui pourrait s’opposer à l’Etat-UMP au Sénat s’il le voulait. Il ne le fait pas, car en réalité son programme ne diverge que marginalement avec celui du grand frère UMP. Il suffit de voir à quel point les députés UDF suivent peu François Bayrou.

Dans cette optique, le Front National est aussi un parti bourgeois. Sa base électorale essentielle est le petit patronat, même si le FN se fend parfois de rencontres avec des dirigeants patronaux. Le FN n’est pas et ne sera jamais un parti ouvrier. Pour Le Pen, il faudra « travailler plus et plus longtemps ». Le FN, très discrètement, était pour le CPE. Il va même jusqu’à revendiquer la suppression de l’impôt sur le revenu ! Il fait de l’anti-communisme son principal fond de commerce. Oui, mais le FN est raciste, homophobe, réactionnaire, me direz vous…

Ah, l’UMP n’organise t-elle pas la chasse aux immigrés ? Ne sont ce pas des députés UMP qui ont tenu les pires propos homophobes cette année ? La loi sur l’immigration positive, c’est l’œuvre du FN ? Alors, certainement, le FN est pire que l’UMP sur tous ces points. Mais placer une barrière définitive entre les deux… Le FN, avant d’être extrême, est d’abord de droite, et son compère du MNR le revendique en se proclamant « la vraie droite ».

En se complaisant dans un chauvinisme exacerbé, ces partis ne font que défendre les intérêts impérialistes de la France… C'est-à-dire de la bourgeoisie française, car qui d’autre a en France intérêt à exploiter les autres peuples ?


Cependant, en quoi le racisme, allez vous me dire, est il « une politique de classe » favorable à la bourgeoisie ? Mais c’est assez évident… En dressant les travailleurs les uns contre les autres, la bourgeoisie peut mieux dominer, et faire oublier la lutte des classes. Les salariés d’origine immigrée sont particulièrement exploités, et leur marginalisation est ainsi une posture favorable pour le patronat français.


Le Parti Socialiste, parti du salariat ou parti bourgeois ?


Le PS a aujourd’hui une position très ambiguë dans la vie politique française. Il a détruit les repères idéologiques des salariés en menant une politique ouvertement pro-capitaliste entre 1997 et 2002 (mais pas assez pour rallier à lui la bourgeoisie, qui en a jamais assez, évidemment… A la copie, on aime toujours mieux le modèle). Le gouvernement Jospin est un des gouvernements qui a le plus privatisé, donc le plus rendu au patronat. Si le gouvernement de Programme Commun en 1981 prévoyait une série de mesures très favorables aux salariés, elles ont été très vite abandonnées. Les rares entreprises nationalisées ont été gérées comme des entreprises capitalistes, puis reprivatisées après modernisation. Par ailleurs, il a attaqué directement les intérêts des travailleurs, par de premières réformes de la Sécurité Sociale, la flexibilisation de l’emploi (emplois jeunes)… Et même les réformes positives comme les 35 heures ont été réalisées en sorte que « elles ne gênent pas trop le patronat ». Le PS a gravement trahi les salariés de notre pays. Jospin l’a fait comprendre à plusieurs reprises en disant que l’Etat ne pouvait plus rien faire pour défendre des salariés licenciés.

Il faut ajouter à cela le spectacle désastreux de la direction du PS. Qui peut encore croire qu’ils se battent pour le peuple ? Les Royal, Hollande, Lang, DSK, Fabius, etc, etc, etc, passent leur temps à se battre, non pas pour défendre ce qui devrait être leur classe, mais pour faire des proclamations chocs qui flattent leurs présidentiels ego.


Pourtant, contradictoirement en apparence, le Parti Socialiste joue un grand rôle dans la lutte des classes dans notre pays.

Mais ce n’est pas par le programme flou de sa bureaucratie, qui est un tissu de réformes très faibles et de contre-réformes… Et comment peut il en être autrement quand il faudrait faire des réformes sans toucher à un cheveu de l’économie capitaliste ? C’est une question de réalisme. Socialisme ou capitalisme, il faut choisir, le consensus n’existe pas. Ou plutôt si, il peut subsister une dizaine d’années, mais il ne peut tenir la longueur, et l’histoire des cinquante dernières années en est une illustration flamboyante. En appelant à voter OUI à l’Europe capitaliste, le PS a commencé à montrer plus franchement son jeu. Comment faire « l’Europe sociale » avec un carcan capitaliste ? En gros, le PS veut nous faire croire qu’on fait du social avec le patronat comme allié. Bref, de par son programme, comme par de ses dirigeants, le PS n’a plus rien d’un parti ouvrier, comme la majorité des partis sociaux-démocrates du continent.

Cependant, le PS reste, dans la conscience collective, comme le PCF, un parti du salariat. Pour la très grande majorité de nos concitoyens, quand on parle de « la gauche », on parle du PS, éventuellement du PCF. Je parle de la masse de la population, pas de la poignée de militants ultra conscients. Il est évident que si on parle à un ultra-gauchiste de « la gauche », il ne va penser qu’à sa propre petite secte. L’extrême gauche, elle, en refusant de reconnaître le caractère de classe du PS, favorise la droite. En montrant le PS et le PCF comme les premiers ennemis du salariat, elle trompe les électeurs, qui, une fois le moment de séduction passé (10% en 2002) retournent voter pour leurs porte-drapeaux traditionnels après la douche froide libérale (scores élevés du PS et inattendus du PCF aux régionales). Ainsi, l’extrême gauche n’a qu’une importance accidentelle, mise en avant par les média bourgeois dans la scène politique française de matière inconsidérée.


Le PS reste également, symboliquement, un parti « de masse ». Pas par le nombre d’adhérents (il n’y a plus, sur ce critère, de parti de masse en France), ni par la dynamique militante (la moitié des adhérents du PS sont des élus). Mais par ce qu’il représente aux yeux des travailleurs. Les ouvriers, les employés, la jeunesse de notre pays, même si elle a (à raison) en horreur l’opportunisme égoïste des dirigeants socialistes, se souvient de la CMU, des 35 heures, des premières années Mitterand… Elle sait que, malgré la récession, elle a su maintenir certains de ses acquis à l’époque où la gauche unie dirigeait la France.

Le PS reste un parti de masse donc (30% aux européennes, sans faire campagne, sans programme et sans leader, tout de même… Sans parler des régionales), mais aussi un parti ouvrier, dans le sens où le monde du travail vote encore massivement pour lui. Il a dans certaines régions (moins dans la nôtre du fait de l’importance du PCF) le rôle qu’avaient les communistes dans les années 70. Si le PS parle, la plus grande part du salariat l’écoute. On observe donc une contradiction étonnante entre « ce que sont les positions du PS » et « ce que représente le PS aux yeux des masses ».

Les militants socialistes eux-mêmes, même s’ils sont rares, sont d’authentiques militants de gauche. Ils sont persuadés que le programme molasson de leur direction va améliorer durablement le sort des travailleurs. Parfois même ils sont conscients de l’incohérence de celui-ci, et le combattent. Mais qu’est ce qu’une minorité socialiste dans un parti dirigé par une clique bureaucratique acquise à la bourgeoisie ? Politiquement, rien. Et les dirigeants même de la fraction socialiste du PS se couchent à la première occasion : les actuels ténors du NON socialiste ont parfois été ministres sous Jospin. Comment est le bilan ? Globalement négatif.

Plus importante encore est la base sociale du PS. Regroupant l’essentiel du salariat, elle est la frange la plus potentiellement révolutionnaire de notre pays.


A l’expérience, ces militants, nos camarades, se rendront compte de l’ineptie du programme du PS. Les quelques réformes proposées ne pourront même pas être financées sans s’attaquer clairement à la propriété capitaliste. Même si elles sont appliquées, elles seront battues en brèche par une contre-offensive patronale si on ne prend pas la peine de nationaliser pour arracher le capital des mains des patrons. Fuite des capitaux ? Bah, nationalisons aussi les banques ! Sans indemnités. Voilà une politique favorable au salariat. Les socialistes ne peuvent mener une politique de gauche que s’ils apprennent le réalisme : le patronat n’a aucun intérêt à accepter des réformes sociales, et le monde ne se fait pas par la générosité. Sans violence politique, nous n’obtiendrons pas une société socialiste. Sans oser prendre parti pour « sa » classe, le PS ne pourra être de gauche, à la rigueur de « centre gauche », encore faudrait il savoir si ce concept existe.


A gauche, sans concessions, le Parti Communiste Français, parti du salariat


Que reste t il de sérieux, alors, et qui serait encore favorable au salariat ? Mais le Parti Communiste, bien sûr ! (Comment n’y avez-vous pas pensé avant ?)

Aucune des réformes immédiates proposées par le PCF n’est en faveur du patronat. L’ensemble de ses revendications sont donc « de gauche », dans le sens où elles sont en faveur des salariés. Pour les financer, il faudra s’attaquer au capital, taxer, mais aussi tout simplement récupérer la plus-value par la socialisation des moyens de production, par le biais de coopératives, mais aussi de nationalisations nouvelles et démocratiques.

Ce n’est pas un simple fantasme gauchiste, un slogan vide. Non seulement c’est une nécessité financière, mais il faut se mettre aussi à l’abri de toute contre-offensive patronale. Et le seul moyen d’empêcher le patronat de contre-attaquer, c’est de lui retirer ses moyens de le faire, de lui retirer son pouvoir économique. Qui dirigera l’économie, alors ? Les travailleurs, pardi ! Mais ce n’est pas le lieu pour développer cette idée.

Le seul moyen pour consolider les réformes favorables au salariat, c’est la Révolution, c'est-à-dire le renversement de la société par une autre. Or, on sait que ce sont les moyens de production qui, in fine, définissent une société. En donnant le pouvoir aux travailleurs, le Parti Communiste renverse donc la société capitaliste, accomplit une œuvre révolutionnaire.

Dans l’imaginaire collectif, le PCF est encore un puissant moteur de « l’identité de classe ». Il suffit de parler de « classe ouvrière », de « redéploiement industriel », etc, pour se faire taxer de communiste. C’est la preuve que le Parti et « sa » classe sont rattachés dans l’inconscient.

Xavier Dubois, article paru dans le n°1 du magazine débats.

par UEC publié dans : Idéologie
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Vendredi 14 juillet 2006
 

La « décroissance soutenable »

une utopie réactionnaire

 

De plus en plus de gens se soucient à juste titre de la situation écologique de notre planète. Nous avons assisté, ces dernières années, à un certain nombre de catastrophes écologiques, dont les naufrages de L’Erika et du Prestige. A ces « accidents », qui en fait résultent de la course au profit à laquelle se livrent les capitalistes, s’ajoute le réchauffement de la planète, qui est très probablement dû à de trop grandes émissions de gaz carbonique. Il en résulterait des dérèglements climatiques qui, à terme, pourraient prendre des dimensions effrayantes. Enfin, les ressources fossiles (pétrole, gaz, etc.), sur lesquelles l’industrie repose encore largement, seront épuisées d’ici quelques décennies, ce qui pose la question des énergies alternatives.

Nous ne pensons pas qu’il faille minimiser ces problèmes. Nous ne partageons pas l’optimisme intéressé des multinationales qui polluent ou sont spécialisées dans le pillage des ressources naturelles. Il semble clair que l’écosystème est à terme gravement menacé – et nous avec – par des catastrophes de type écologique et climatique.

A ce sujet, certains pensent qu’il est possible de « réguler » le capitalisme, de le réformer, de l’aménager, de façon à en maîtriser les conséquences écologiques. Nous estimons au contraire que les mécanismes fondamentaux du système capitaliste s’opposent à toute régulation durablement efficace, et qu’il faut par conséquent lui substituer un système socialiste, c'est-à-dire une planification démocratique et rationnelle des ressources productives et naturelles.

Il existe encore une autre tendance, qui a produit ces derniers temps un certain nombre d’articles dans la revue Silence! et dans Le Monde Diplomatique : la tendance des partisans de la « décroissance soutenable ». Face aux menaces climatiques et écologiques, ses « théoriciens » pensent que le problème, ce n’est pas le capitalisme, mais… la croissance économique. Dès lors, la solution coule de source : l’économie doit « décroître », et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Nous nous proposons ici de sonder l’argumentation sur laquelle repose cet ambitieux programme.

« Faire tourner à l’envers la roue de l’histoire »

A la lecture des écrits des apologues de la « décroissance soutenable » (voire « conviviale » !), la plupart des gens hausseront simplement les épaules. Cependant, nous aurions tort de considérer que ces idées émanent simplement d’esprits farfelus. En réalité, l’idée que la croissance économique est ce qui pose problème et qu’il faudrait faire marche arrière en ce domaine se rattache à un courant idéologique et politique qui remonte au début du XIXe siècle.

Comme tout autre courant intellectuel, celui-ci a des racines de classe. Autrement dit, il exprime, fut-ce confusément, la situation et les intérêts d’une classe sociale déterminée. En France, au milieu du XIXe siècle, Proudhon proposait de réorganiser l’ensemble de l’économie nationale sur le modèle d’un immense réseau de coopératives paysannes et artisanales. Il fustigeait la grande industrie et la concentration du capital qui l’accompagne. Ce faisant, il exprimait les intérêts et la situation matérielle des petits artisans, commerçants et paysans, autrement dit des classes moyennes, dont la position était menacée par le processus d’industrialisation et de concentration du capital. Par le biais de la concurrence, la production de grande échelle avait tendance à les pousser à la ruine et à les jeter dans la classe des travailleurs salariés, qui, eux, ne possèdent ni terre ni moyen de production, mais seulement leur force de travail. Dans la mesure où il refusait d’adopter le point de vue socialiste, expression générale des intérêts du salariat, Proudhon en était réduit à réclamer un retour à une économie fondée sur la petite propriété artisanale et agricole. Comme l’écrivait Marx, Proudhon voulait « faire tourner à l’envers la roue de l’histoire ».

Ce n’est pas par hasard que l’on retrouve ces idées, presque mot pour mot, dans les écrits des «décroissants». Voilà ce que Bruno Clémentin et Vincent Cheynet nous proposent comme « premier niveau » de leur « modèle économique alternatif » :

« Le premier [niveau] serait une économie de marché contrôlée évitant tout phénomène de concentration. […] Tout artisan ou commerçant serait propriétaire de son outil de travail et ne pourrait pas posséder plus. Il serait nécessairement le seul décideur de son activité, en relation avec sa clientèle. Cette économie de petites entités, outre son caractère humaniste, aurait l’immense mérite de ne pas générer de publicité, ce qui est une condition sine qua non de la mise en place de la décroissance soutenable. »

La référence à la publicité est ici la seule nouveauté par rapport à Proudhon. Si, dans cette citation, les seuls artisans et commerçants sont évoqués, un autre passage fait l’apologie de « l’agriculture extensive non motorisée », c'est-à-dire des petites exploitations agricoles. Nous voilà renvoyés à la bonne vieille économie précapitaliste.

Peut-être que les deuxième et troisième « niveaux » du « modèle économique alternatif » nous en diront plus ? Oui, mais ils pèsent tellement lourd sur le premier niveau que celui-ci s’écroule comme un château de cartes. En effet, « le deuxième niveau, celui de la production d’équipements nécessitant un investissement, aurait besoin de capitaux mixtes privés et publics, contrôlés par le politique. » Ainsi, loin de ne compter que sur leurs propres ressources, l’agriculture et l’artisanat de petite échelle jouiraient d’« équipements nécessitant des investissements ». Mais les choses s’aggravent avec le troisième niveau, qui fournit à ses petits paysans, commerçants et artisans des « services publics de base, non privatisables : accès à l’eau, à l’énergie disponible, à l’éducation, à la culture, aux transports en commun, à la santé, à la sécurité des personnes. »

Si on appliquait à la France le projet de Bruno Clémentin et Vincent Cheynet, il faudrait fermer un grand nombre d’entreprises, renvoyer des millions de salariés à leur campagne et ateliers artisanaux, mais garder quand même une infrastructure industrielle et une large main d’œuvre salariée pour alimenter tout ce petit monde en services publics de qualité. D’un côté, on ampute allègrement le potentiel productif de l’économie – mais, de l’autre, on exige de cette économie exsangue qu’elle dispense des services publics aux quatre coins de nos campagnes repeuplées !

Cette contradiction, caractéristique d’un mode de pensée utopique, ressurgit sans cesse sous la plume de nos deux candidats aux joies de l’économie locale. Prenons un exemple parmi tant d’autres. On nous assure que, sur la base d’une économie « décroissante », nous aurions accès à la santé. Tant mieux. La santé, cependant, suppose notamment des hôpitaux, des centres médicaux, etc, vers lesquels un malade puisse se rendre rapidement. Or, on apprend que « les véhicules à moteur à explosion seraient condamnés à disparaître. Ils seraient remplacés par la marine à voile, le vélo, le train, la traction animale. » Pour les malades que leur état de santé ne dispose pas à se déplacer sur une bicyclette, sur un chariot tiré par des bœufs ou sur un catamaran, il reste le train. Le problème, c’est que jusqu’à présent, les lignes ferroviaires ne desservent que les principaux axes du pays, les habitants des très nombreuses petites communes rurales se contentant d’utiliser les « véhicules à moteur à explosion ». Mais dans le monde que Bruno Clémentin et Vincent Cheynet appellent de leurs vœux, ceux-ci ont disparu. Il faudra donc élargir considérablement, soit le réseau ferroviaire, soit le réseau hospitalier (soit les deux). En résumé, s’ils voulaient tenir leurs promesses en matière de santé publique, les « décroissants » seraient obligés de lancer le pays passablement désindustrialisé dans… de grands travaux – et pas des moindres.

Il s’agit là d’un exemple assez trivial, mais ce type de contradiction est monnaie courante dans les écrits des « décroissants ». Au fond, elle exprime le caractère complètement abstrait et utopique de leur construction théorique. Ils ne se soucient nullement d’appuyer leur « programme » sur telle ou telle force sociale réelle. Ils s’adressent à la bonne conscience des citoyens « en général », à leur intelligence, en espérant que la graine des vérités qu’ils diffusent finira par germer. Leur problème, en effet, c’est que ni la classe capitaliste, ni le salariat – les deux forces essentielles de la société – ne peuvent s’identifier à un tel programme, qui est à l’antipode de leurs intérêts.

Pour les capitalistes, le développement économique et la concentration du capital sont indispensables : leur course au profit en dépend. Pour les salariés, la « décroissance » signifierait une régression majeure de leur niveau de vie. Voilà ce qu’on trouve dans le programme « décroissant », entre autres envolées « humanistes » : « Le réfrigérateur serait remplacé par une pièce froide, le voyage aux Antilles par une randonnée à vélo dans les Cévennes, l’aspirateur par le balai et la serpillière, l’alimentation carnée par une nourriture quasiment végétarienne, etc. » La liste n’étant apparemment pas exhaustive, on craint le pire !

« C’est le prix à payer », nous expliquent en quelque sorte Clémentin et Cheynet. C’est ça ou la mort certaine. En effet, leur analyse de la situation et des perspectives écologiques conclue à la catastrophe imminente et inévitable, sous quelque système politique et économique que ce soit, si nous n’entrons pas très vite dans la « décroissance ».

Pour y parvenir, les « décroissants » en appellent d’abord au bon sens de chacun d’entre nous, à notre bonne volonté, mais dressent aussi quelques perspectives politiques en ce qui concerne la révolution décroissante. Dans ce domaine, la situation est assez sombre, comme l’expliquent bien nos deux professeurs dans le passage suivant : « L’écologiste millionnaire et conservateur Edward Goldsmith avance qu’en réduisant de 4% par an et pendant 30 ans la production et la consommation, nous aurions une chance d’échapper à la crise climatique " avec un minimum de volonté politique. " […] La réalité sociologique est tout autre. Même les riches des pays riches aspirent à consommer toujours plus. Et ce n’est pas " un minimum de volonté politique " qui serait nécessaire si un groupe désirait conduire cette politique d’en haut, mais bien un pouvoir totalitaire. Celui-ci aurait toutes les peines à contrer une soif sans fin de consommation attisée par des années de conditionnement à l’idéologie publicitaire. A moins de rentrer dans une économie de guerre, l’appel à la responsabilité des individus est la priorité. Les mécanismes économiques conduits par le politique auront un rôle fondamental à jouer, mais demeureront secondaires. Le tournant devra donc s’opérer " par le bas " pour rester dans la sphère démocratique. »

La menace est claire. On nous dit : « soit vous vous pliez aux joies humanistes de la décroissance, soit il faudra une dictature. » En effet, les faux frais d’une dictature ne valent-ils pas mieux que l’auto-destruction à coup sûr ? La « réalité sociologique » est montrée du doigt : tout le monde veut consommer ; les travailleurs comme les patrons veulent garder leurs maudits privilèges. La société devra donc peut-être subir l’électrochoc d’un pouvoir fort, trônant au dessus des classes sociales, pour « remettre de l’ordre ». A leur façon, les « décroissants » expriment la tendance bonapartiste qui parcourt l’histoire politique des classes moyennes.

La menace écologique et climatique

Les « décroissants » estiment que nous allons tout droit vers la destruction générale si nous ne faisons pas baisser nettement et au plus vite le PIB mondial. Selon eux, soit on reconstitue le « capital naturel » (énergétique) détruit au fur et à mesure, soit on meurt tous à coup sûr. En effet, « imaginer que l’humanité a les moyens de coloniser d’autres planètes relève du délire. Les distances dans l’espace sont hors de portée de nos technologies. Pour faire des sauts de puce dans l’espace, nous gaspillons inutilement des quantités gigantesques de ressources précieuses. » Et si, malgré les « sauts de puce », les capitalistes étaient capables d’importer de l’énergie à partir d’autres planètes, on est d’ailleurs prévenu : « si nous pouvions ramener sur terre et de façon rentable une ressource énergétique extra-terrestre, cela aurait pour conséquence une nouvelle dégradation écologique. » En effet, « l’arrivée d’une nouvelle ressource énergétique ne ferait qu’amplifier les changements climatiques » du fait de l’inévitable pollution qu’elle entraînerait.

Il fallait s’attendre à ce que, privé de « véhicules à moteur à explosion », l’homme soit aussi privé de navettes spatiales, fusées, satellites et autres fleurons de la technologie moderne. Mais il faut surtout remarquer que la conquête spatiale est présentée (avant d’être rejetée) comme la seule alternative à la situation actuelle. Ni le socialisme ni aucune autre forme d’organisation sociale susceptible d’augmenter ou de maintenir la capacité productive actuelle ne sont évoqués. Or c’est pourtant là qu’est tout le problème. Les catastrophes écologiques et les menaces climatiques qui pèsent sur notre planète ne peuvent être évaluées indépendamment du système économique et social dans lequel elles ont lieu.

La menace écologique est fondamentalement le fait du système capitaliste. Pour accroître leurs marges de profits, gagner tel marché ou mettre la main sur telle source de matière première, les capitalistes ne s’embarrassent ni de principes sociaux, ni de principes écologiques. En fin de compte, ils polluent la planète pour les mêmes raisons qu’ils bombardent l’Irak ou licencient des milliers de salariés : pour accroître la rentabilité de leur capital. Pourquoi des tonnes d’hydrocarbures sont-ils constamment rejetés au large de nos océans ? Parce que cela coûte moins cher qu’un recyclage non polluant. Pourquoi l’Amazonie subit-elle une déforestation massive, au risque de graves conséquences écologiques ? Essentiellement pour accroître les profits des multinationales qui exploitent le bois. Et ainsi de suite.

Dans le cas des émissions de CO2, qui sont probablement responsables du réchauffement de la planète, le problème se pose dans les mêmes termes. La plupart des grandes puissances dépendent largement des énergies fossiles (pétrole, gaz, etc.), dont la combustion émet de grandes quantités de CO2. Pour s’en passer ne fut-ce que partiellement, elles devraient réaliser d’énormes investissements dans des industries énergétiques alternatives. Or, la concurrence est telle, dans le système capitaliste, que de pareils investissements désavantageraient les capitalistes qui les réaliseraient par rapport aux capitalistes qui se contenteraient de continuer d’exploiter l’industrie existante. La course au profit et la lutte pour des marchés poussent donc les dirigeants des grandes industries énergétiques à continuer d’exploiter les réserves fossiles. Certes, elles ne tarderont pas à s’épuiser et leur combustion constitue une menace écologique. Mais la bourse, elle, n’est pas sensible à de tels arguments. Or, dans le système capitaliste, c’est avant tout elle qui décide.

Dans la mesure où il n’y a pas de limite absolue aux progrès des sciences et de la technologie, le potentiel énergétique dont nous disposons est lui aussi illimité. Aux énergies « renouvelables » (énergie des marées, énergie solaire, éolienne, etc.) s’ajoute l’énergie atomique. Si celle-ci est aujourd’hui une grave source de pollution, c’est parce que les capitalistes ne veulent pas rogner sur leurs marges de profits en investissant dans un traitement sérieux des déchets radioactifs. D’un point de vue scientifique, cependant, rien ne permet d’affirmer que l’exploitation de l’énergie atomique ne puisse pas se réaliser de façon à n’impliquer ni pollution, ni risque de catastrophe nucléaire. En d’autres termes, la pollution et les différents risques liés à l’industrie énergétique reposent, non sur la « croissance », mais sur les mécanismes fondamentaux du capitalisme. Par conséquent ils ne disparaîtront que lorsque ce système lui-même sera renversé. Seule une planification rationnelle et démocratique de l’industrie et des ressources énergétiques permettra de concilier le développement de l’appareil productif avec l’équilibre écologique de la planète.

Croissance et « décroissance »

Dans Le Monde Diplomatique du mois de novembre, l’un des chefs de file des « décroissants », Serge Latouche, reconnaît que la perspective d’une récession prolongée n’est pas propre à susciter l’enthousiasme des salariés, des jeunes et des chômeurs. Aussi s’empresse-t-il de préciser – à la différence ses amis Cheynet et Clémentin – que « décroissance » ne signifie pas nécessairement récession. Il écrit, en effet, que la « décroissance n’est pas la croissance négative ». Et c’est bien heureux, ajoute-t-il, car « on peut imaginer quelle catastrophe serait un taux de croissance négatif ! »

On pourrait faire remarquer qu’il n’y a pas besoin de « s’imaginer » quoi que ce soit, le système capitaliste ayant largement montré, au cours de son histoire, quels sont les effets d’une récession sur l’emploi, les salaires, etc. Mais le plus intéressant, c’est ce qu’il entend par « décroissance », après avoir écarté l’idée de récession. Selon lui, la « décroissance » se met en place, notamment, grâce à « la remise en question du volume considérable des déplacements d’hommes et de marchandises sur la planète, avec l’impact négatif correspondant (donc une relocalisation de l’économie) ».

Quiconque a joué au jeu du Mikado sait bien qu’il est impossible d’enlever certains bâtonnets sans faire tomber tout l’édifice. C’est pourtant ce que s’efforce de faire Latouche. Dans le cadre du capitalisme (que Latouche ne remet jamais en cause), une diminution des « volumes de déplacements d’hommes et de marchandises » signifierait un affaiblissement correspondant des exportations et des importations, c'est-à-dire du commerce mondial. Or, le dynamisme économique du capitalisme repose, pour une bonne part, sur le dynamisme du commerce mondial lui-même. Par conséquent, la première conséquence de la mesure que propose Latouche serait une « croissance négative » du PIB mondial. Chassée par la porte, la récession revient immédiatement par la fenêtre !

Ce n’est pas la première fois que Le Monde Diplomatique publie des articles dans lesquels, sous couvert de préoccupations sociales ou écologiques, leurs auteurs font l’apologie de l’économie locale. Or, il s’agit là, encore une fois, d’une idée complètement réactionnaire. La mondialisation de l’économie, loin d’être un problème, constitue une prémisse fondamentale du socialisme, lequel est complètement inconcevable sur la base de petites économies locales. Le fait est, par contre, que le capitalisme a depuis longtemps atteint ses limites historiques, qu’il est incapable de faire progresser le niveau de vie de la vaste majorité de la population mondiale, et que, pour se survivre, il doit renforcer sa pression sur les salariés et piller toujours plus les ressources des pays sous-développés.

Loin de réduire la production, une organisation socialiste de la société aurait pour résultat de libérer les forces productives des chaînes d’un capitalisme en plein déclin. Elle donnerait une puissante impulsion à l’économie, ce qui ouvrirait la perspective d’une diminution progressive et indéfinie du temps de travail. Pour la première fois de l’histoire de l’humanité, l’accès à une éducation de qualité se généraliserait. Le racisme, le fanatisme religieux et tous ces fléaux qui reposent, en dernière analyse, sur la misère que génère le système capitaliste, disparaîtraient. La science, les arts et la philosophie cesseraient d’être le monopole des classes dirigeantes pour devenir un bien collectif que tout le monde pourrait enrichir. L’humanité se débarrasserait enfin du fardeau du besoin matériel. En ce sens, comme le disait Marx, le communisme constituera le véritable commencement de l’histoire humaine.

Jérôme Métellus
Paris, le 01 décembre 2003

par UEC publié dans : Idéologie
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